Qu'est-ce que l'(an)alphabétisme ?

L'analphabétisme, l'alphabétisation et l'illettrisme

« J'ai longuement étudié le cerveau des analphabètes, que ce soit au Portugal, au Brésil ou encore en Amazonie ; des gens qui n'ont jamais eu la chance d'aller à l'école, parce que leur famille ne pouvait pas se le permettre, ou parce que qu'il n'y avait aucune école à proximité. La recherche montre que leurs compétences sont, par certains cotés, profondément différentes : non seulement les lettres leur échappent, mais ils éprouvent également des difficultés à reconnaitre les formes, à distinguer deux images en miroir, à faire attention à une partie d'un visage ou à mémoriser et à distinguer les mots parlés. Autant pour Platon, qui croyait na ïvement que l'apprentissage de la lecture, en nous permettant de nous reposer sur la mémoire externe du livre, allait ruiner notre mémoire interne. Rien n'est plus faux. Le mythe du barde ou du griot qui, bien qu'illettré posséderait sans effort une immense mémoire, a vécu. Tous, nous devons exercer notre mémoire. Et le fait d'être allé à l'école et d'avoir appris l'alphabet aide énormément.»

Stanislas Dehaene, Apprendre ! p 174

J'aimerais profiter de ce premier article pour expliquer quelques termes : l'(an)alphabétisme, l'alphabétisation et l'illettrisme. Leurs définitions ont beaucoup évolué au fil du temps. Selon les définitions actuelles, une personne analphabète (ou un non-lecteur) n'a pas été scolarisée et elle n'a pas encore pris conscience du principe alphabétique (le fait que des lettres ou des groupes de lettres représentent des phonèmes). Pour pouvoir passer à cette prise de conscience, tout un développement psychologique et cognitif doit être parcouru en amont. On peut appeler ce travail la pré-alphabétisation. Pendant cette phase cruciale, l'apprenant forge des compétences dans les domaines visuel, moteur, auditif et langagier. Une fois ces prérequis en place, il peut passer à l'apprentissage de l'écriture et de la lecture pour la première fois de sa vie ; c'est l'alphabétisation. Aujourd'hui, la plupart des personnes analphabètes en Europe sont issues de la migration.

La (pré-)alphabétisation implique un développement cognitif d'envergure, qui change profondément l'anatomie du cerveau[1]. C'est pourquoi une personne qui a appris à lire et écrire à l'aide d'un autre alphabet (p ex. l'arabe) est alphabétisée. Il s'agit d'un lecteur, qui ne peut donc pas devenir lecteur (être alphabétisé) une deuxième fois, tout comme un enfant qui a appris à parler ne peut pas réapprendre à parler. Il va apprendre une « langue seconde », en construisant sur ce qu'il acquis dans sa langue maternelle[2].

Une personne illettrée a été scolarisée, mais malgré cela elle ne dispose pas des compétences de base en lecture et en écriture pour faire face de manière autonome à des situations de la vie quotidienne. On parle dans ce cas également d'analphabétisme fonctionnel. Les causes de l'illettrisme sont multiples. Il peut par exemple s'agir d'une dyslexie qui n'a pas été prise en charge de manière adéquate. Même si les estimations varient, nous savons qu'un grand nombre de personnes scolarisées en Europe continuent à avoir des problèmes de lecture au cours de leur vie[3].

Dans les groupes « Alpha » que j'anime, j'observe à chaque fois que les apprenants analphabètes n'ont pas les même clés pour appréhender le monde. La pensée abstraite, la situation dans le temps et dans l'espace, les stratégies d'apprentissage etc. ne sont pas du tout les mêmes que chez les apprenants scolarisés.

La question que je me pose régulièrement est de savoir lesquelles de ces stratégies que nous avons apprises dès la petite enfance sont indispensables pour apprendre le français et pour l'alphabétisation. Peut-on apprendre une nouvelle langue sans savoir isoler les mots dans une phrase ? Peut-on apprendre à lire sans sans savoir reconnaître les formes géométriques ? Quel niveau de français oral faut-il avoir pour pouvoir être alphabétisé dans cette langue ?

Une autre question est celle de la méthode : comment aider une personne analphabète à apprendre le français oral ? Comment les adultes peuvent-ils acquérir les stratégies que nous transmettons d'habitude à de très jeunes enfants, pendant la période où leur cerveau est en plein développement et extrêmement réceptif ? Quel matériel d'apprentissage utiliser ?

Au fil des années, j'ai pu trouver quelques réponses et outils. Je me réjouis de vous en parler d'avantage dans les articles suivants.


[1] Stanislas DEHAENE, Les Neurones de la lecture, Odile Jacob. Écoutez également cette conférence de l'auteur sur France culture.
[2] Jos´ MORAIS, L'art de lire, Odile Jacob.
[3] Agence Nationale de Lutte Contre l'Illettrisme (France)




Les prérequis à l'alphabétisation

De quelles compétences a-t-on besoin pour pouvoir apprendre à lire et écrire ? Quel travail faut-il faire en amont ?
Ayant grandi dans un pays où tous les enfants sont scolarisés, nous avons été préparés à l'apprentissage de la lecture pendant les premières années de notre vie : à la crèche, à l'école maternelle et à la maison. Nous ne nous souvenons plus de toutes ces activités qui nous ont préparés à la lecture et à l'écriture. Pourtant, elles nous ont profondément transformés.

Nous avons fait du dessin. Cette activité a formé notre vision, notre concentration et notre motricité. Nous avons également joué avec des bo îtes à formes et nous avons fait des puzzles.

Nos parents et éducateurs nous ont lu des livres, ce qui nous a permis d'enrichir notre vocabulaire, de manipuler le papier et de nous orienter sur les pages. Dès le plus jeune âge, nous avons observé les lettres et leur regroupement en mots, en phrases et en paragraphes. Nous avons écouté et observé nos parents et nos éducateurs pendant la lecture. Nous avons pu les imiter.

Les rimes, les comptines et les jeux de langage nous ont permis de prendre conscience des syllabes, des phonèmes et de la manière dont nous pouvons les manipuler.

Dès le plus jeune âge, nous avons appris à classer, à mettre de l'ordre dans des informations, des documents, des images etc.

Nous avons acquis des habiletés qui nous semblent tellement évidentes que nous avons de la peine à imaginer que des adultes intelligents n'en disposent pas. Les prérequis à l'écriture, c'est comme le fondement d'une maison : invisible et indispensable. Sans eux, nous n'aurions pas été capables d'apprendre à lire.

Un non-lecteur qui voudrait apprendre à lire et écrire pour la première fois de sa vie a au moins besoin des éléments suivants :

1. La langue orale

Un lecteur qui apprend une nouvelle langue avec une nouvelle écriture, disons un français qui va apprendre l'arabe, peut dès le départ se servir des lettres de ce nouvel alphabet. Très vite, il sera capable de lire et d'utiliser l'écrit pour apprendre la langue. Pour un non-lecteur qui voudrait apprendre à lire et écrire, la situation est tout autre : comme un enfant qui apprend à lire pour la première fois, il devra avoir un certain niveau à l'oral avant de pouvoir décoder la langue écrite : cette dernière va se construire sur la langue orale. La langue orale forme donc la base pour une alphabétisation réussie. Il a été démontré que le niveau de maitrise de l'oral est un facteur prédictif important de la réussite de l'apprentissage de la lecture chez l'enfant[1]

Il faut du vocabulaire pour avoir accès au sens. Par exemple  : dans ville / famille / vanille seulement les ll de ville se prononcent [l]. Il faut une connaissance (implicite ou consciente) de la grammaire pour pouvoir décoder les morphèmes (p ex : pour savoir que le « ent » dans « ils parlen t» ne se prononce pas et que l'on prononce le « -ent » dans « le parlement »). Idéalement, l'alphabétisation se fait dans la langue maternelle de l'apprenant. Ce n'est que rarement possible, car il n'y a pas toujours d'enseignants qui peuvent le faire. En plus, toutes les langues ne s'y prêtent pas. En arabe, il existe le phénomène de la diglossie : la grande différence entre le dialecte parlé et la langue officielle. Beaucoup de langues africaines, dont les langues berbères de l'Afrique du Nord, ne sont pas écrites. C'est pourquoi l'alphabétisation se fait généralement dans la langue du pays d'acceuil.

En conséquence, le premier défi est d'apprendre la langue orale sans l'appui de l'écrit, sans que l'apprenant ne soit familier avec la notion du mot (le non-lecteur ne sait pas où commencent et se terminent les mots dans les phrases), sans connaissance explicite de la grammaire, sans conscience phonologique (sur laquelle je reviendrai plus tard) et avec un très faible niveau d'abstraction. Il a d'ailleurs été démontré que la capacité de mémoire immédiate d'un analphabète (le nombre de syllabes ou de chiffres qu'il peut répéter) est près de deux fois plus faible que celle d'une personne scolarisée [2]. Le cerveau n'a pas été formé à l'apprentissage scolaire. Il faudra donc du temps, de la patience et une bonne dose d'endurance de la part du migrant analphabète pour pouvoir apprendre à parler la langue de son pays d'accueil. A nous de lui montrer qu'il est capable de progresser, sans pour autant se comparer à des personnes scolarisées.

2. La conscience phonologique

L'enfant qui apprend à parler utilise des sons et des syllabes pour former des phrases. Il adopte également l'intonation de sa langue maternelle. Il le fait d'une manière naturelle. L'ordre dans lequel il acquiert les sons, les syllabes et la grammaire est le même pour tous les enfants, à travers le monde. Il s'agit d'une capacité innée, qui permet à l'enfant d'absorber la langue de son environnement et d'en faire son langage, d'une manière complètement intuitive, voire instinctive, qui fait partie du développement naturel de l'enfant.

Une personne qui apprend à lire et écrire va devoir acquérir le principe alphabétique, c'est-à-dire : le fait que les graphèmes (lettres ou groupes de lettres) représentent des phonèmes (sons) et que ce que nous écrivons correspond à ce que nous prononçons. Pour pouvoir acquérir ce principe alphabétique, elle a d'abord besoin de faire un travail pour prendre conscience des éléments de la langue orale. Elle doit décomposer les phrases en mots, en syllabes et en phonèmes ; c'est la conscience phonologique ou phonémique. Cette acquisition se fait pour une grande partie avant l'apprentissage de l'écriture et de la lecture, mais elle continue pendant. Il s'agit donc d'un prérequis à l'alphabétisation. Les jeunes enfants qui ont appris à manipuler les phonèmes à travers les comptines, les rimes, les allitérations etc, apprennent plus facilement à lire et écrire [3]. Les meilleures interventions pour aider les enfants dyslexiques sont aujourd'hui celles qui se focalisent sur la conscience des phonèmes. Dans le mot photo il y deux syllabes (fo-to) et quatre phonèmes (f-o-t-o).

Nos apprenants adultes ont encore plus que les enfants besoin de faire un travail sur la conscience phonologique en amont de l'alphabétisation. Beaucoup d'entre eux ont acquis au cours de leur vie de fausses représentations de la langue écrite. Ils peuvent par exemple avoir intégré que « apprendre à lire et écrire, c'est apprendre les lettres ». Pour lire une syllabe telle que « ma », ils vont dire « èm, a ». Ils épèlent, ils disent le nom des lettres. Par conséquent, ils n'arrivent pas à appréhender le code alphabétique, qui permet d'avoir accès au mot, à ses phonèmes et à sa signification. Plus l'apprenant a fait de l'effort pour apprendre à lire en disant les noms des lettres, plus il aura du mal à faire le lien entre ce qui est écrit et ce qui est dit. Il faut donc faire ce travail sur les sons sans utiliser les lettres, car ces dernières forment un obstacle à la prise de conscience ; en voyant des lettres, l'apprenant ne peut pas se focaliser sur les phonèmes. Il n'entend dans son esprit que leurs « noms », sans prendre conscience de leurs sons.

La deuxième raison pour laquelle le travail sur les syllabes et les phonèmes est important, c'est qu'il facilite l'apprentissage de nouveaux mots. Si vous connaissez par exemple déjà le mot château et que vous entendez pour la première fois bateau, vous pouvez vous dire que ces deux mots sont identiques, à un phonème près. Il suffit de remplacer le [ʃ] (ch) du début de château par un [b] pour obtenir le mot bateau. Un adulte analphabète qui n'a pas accès a cette information, ne peut s'appuyer que sur la signification des mots pour enrichir son vocabulaire. Pour lui, un bateau et un château sont deux choses complètement différentes. C'est une des raisons pour lesquelles le non-lecteur aura plus de peine à apprendre de nouveaux mots que les lettrés. [4]. Le travail sur la conscience phonologique permet donc également l'accès à de nouvelles stratégies pour enrichir son vocabulaire.

Enfin, les exercices de conscience phonologique permettent d'améliorer la prononciation.

3. Les lettres et les graphèmes

Il s'agit peut-être du composant le plus « facile » et le plus évident de l'alphabétisation  : pour pouvoir lire, il faut connaître les signes qui représentent les phonèmes : ce sont les graphèmes. Un graphème peut consister en une seule lettre  : dans le mot vélo, chaque phonème est représenté par une seule lettre. D'autres phonèmes du français sont représentés par des graphèmes de deux ou trois lettres, comme c'est le cas du ch dans le mot chat et du eau dans le mot cadeau.

Comment apprend-on à reconnaitre les lettres et les graphèmes ? Surtout en les traçant, car le mouvement et la sensation aident la mémoire. Vous vous souvenez probablement du code PIN de votre carte bancaire grâce au mouvement que vous faites en le composant sur le distributeur de billets. C'est la mémoire dite « tactile » ou « haptique ». Notre intelligence se construit à l'aide du mouvement du corps en général et de celui de la main en particulier. [4]. Vous trouverez plus d'informations dans le guide de l'enseignant de la méthode Alphascript.

Pour apprendre à tracer les lettres, l'apprenant a besoin de comparer celles dont les gestes d'écriture se ressemblent (c a d q g et plus tard : l h n r - l b p). Pour l'apprentissage de la lecture, par contre, il vaut mieux organiser les graphèmes en fonction de leurs phonèmes. Dans le livre Apprendre à lire  : Des sciences cognitives à la salle de classe de Stanislas Dehaene, vous trouverez une proposition pour l'ordre dans lequel on peut présenter les graphèmes.

4. L'autonomie et la confiance en soi

Pour un travail aussi complexe que l'alphabétisation à l'âge adulte, l'apprenant a besoin de se savoir capable d'apprendre, en classe ainsi qu'en dehors de l'institut. Apprendre à écrire, c'est une évolution en termes d'être, cela change son rôle dans la société, c'est renoncer à la dépendance, faire des choses seul et pour soi-même. La décomposition des mots en phonèmes et la transcription de ceux-ci à l'aide de graphèmes est une activité intime et profondément individuelle, pour laquelle l'apprenant est obligé de sortir du collectif. Il ne peut compter que sur son propre savoir-faire et sa propre intelligence. Il faut sortir du « les autres pourront le faire à ma place » et se croire capable de faire le travail sans se faire aider.

Pour aider l'apprenant à construire sa confiance en lui, il est important que nous lui proposions des activités qui soient à sa portée. Il faut éviter de lui demander de faire des exercices qui contiennent plusieurs difficultés (nouveautés) à la fois. Les indices qui permettent de comprendre un exercice doivent également être clairs et univoques. Le rôle du formateur, c'est séquencer les apprentissages et d'isoler la difficulté pour permettre à l'apprenant de se concentrer sur sa tâche et en comprendre le but.

Il est également important que l'apprenant puisse contrôler ses propres erreurs et que ces dernières deviennent un levier de la prise de conscience et de l'apprentissage. [5].

Les activités manuelles peuvent soutenir la confiance en soi. Elles peuvent également aider à préparer la main à l'écriture (motricité).



[1] Stanislas DEHAENE, Les neurones de la lecture, Odile Jacob
[2] José Morais, L'art de lire, Odile Jacob
[3] Stanislas DEHAENE, Apprendre à lire: Des sciences cognitives à la salle de classe, Odile Jacob
[4] Maria MONTESSORI, La formation de l'homme, Desclee de Brouwer
[5] Stanislas DEHAENE, Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines, Odile Jacob




La conscience phonologique

La conscience phonologique est l'un des un prérequis à l'alphabétisation et un facteur prédictif du succès de l'apprentissage de la lecture. Elle est également d'une aide précieuse à l'apprentissage d'une nouvelle langue à l'âge adulte, car la capacité de décomposer les nouveaux mot en phonèmes permet de les mémoriser plus facilement. Il est donc fondamental de l'exercer tout au long du parcours d'apprentissage.

Lorsque vous observez des blocages dans l'apprentissage de la lecture et l'écriture, il y a de grandes chances que l'apprenanant à appris à parler le français de manière intuitive, sans prendre conscience des sons. Dans ce cas, il ne va pas pouvoir faire le lien entre ce qui est dit et ce qui est écrit. Vous pouvez tester la conscience phonémique en proposant des exercices décrits dans cet article.

Dans cet article, j'expliquerai quelques termes en lien avec la conscience phonologique, pour ensuite passer à des suggestions d'outils et d'activités. Je terminerai en mentionnant de bonnes pratiques à garder en tête pendant la préparation de vos cours.

Quelques définitions

Pour faciliter la lecture de cet article, voici quelques termes du jargon linguiste expliqués  :

Phonème et son

Les phonèmes, ce sont les consonnes et les voyelles. Le phonème est la plus petite unité permettant de distinguer des mots les uns des autres que l'on puisse isoler dans la cha îne parlée. Un phonème est en réalité une entité abstraite, qui peut correspondre à plusieurs sons. Il est susceptible d'être prononcé de façon différente selon sa position au sein du mot.

Prenons par exemple le phonème [l]. En disant le mot lu, vous ne le prononcez pas exactement de la même manière que dans le mot lit. La position des lèvres n'est pas la même et la fréquence de la voix non plus. En prononçant le [l] du mot lit, vous vous préparez déjà à la production du [i] : les deux phonèmes se chevauchent au sein de la syllabe. Pour percevoir les phonèmes comme le fait une personne lettrée, l'apprenant doit donc faire quelques généralisations. Il doit accepter que le [l] de lu est le même que le [l] de lit, alors qu'en réalité, il ne l'est pas. Il devra aussi reconnaître que la voyelle [y] dans lu n'est pas du tout la même que la voyelle [i] dans lit, alors que la différence se trouve à nouveau dans la fréquence de la voix et dans la position des lèvres. L'apprenant va donc devoir s'approprier quelques conventions de la langue écrite, qui ne sont pas forcément « naturelles ». C'est probablement pourquoi les personnes analphabètes ont souvent une conscience syllabique (qui est liée au langage), mais pas de conscience phonémique (qui est liée à la langue écrite). A l'instar du phonème, la notion du mot est liée à la langue écrite, plutôt qu'au langage. L'apprenant va donc devoir l'acquérir.

Au sens strict du terme, un phonème n'est donc pas la même chose qu'un son. Sur ce site, j'utiliserai pourtant ces deux termes comme synonymes, même s'il s'agit d'une simplification. Le mot son est le terme que j'utilise avec mes apprenants.

Graphème, digramme et trigramme

Un graphème est une lettre ou un groupe de lettres qui représente un phonème. Par ex. le phonème [o] peut être représenté par une seule lettre (o), par deux lettres (au) ou par trois lettres (eau). Dans le cas d'un graphème de deux caractères, nous parlons d'un digramme et dans celui d'un graphème de trois caractères, nous parlons d'un trigramme.

Prenons par exemple le mot château. Il se compose de quatre phonèmes et donc de quatre graphèmes  :

ʃ
ch


un digramme

ɑ
â


un graphème simple

t
t


un graphème simple

o
eau


un trigramme



Conscience phonologique et conscience phonémique

La conscience phonologique, c'est la conscience de la chaîne orale : elle inclut l'intonation et les syllabes ainsi que les phonèmes. La conscience phonémique se concentre sur les phonèmes seulement.

L'alphabet phonétique international (API)

Il existe un système pour transcrire les phonèmes de toutes les langues du monde entier. C'est l'Alphabet phonétique international. Ce sont les caractères de cet alphabet que j'utilise pour parler des phonèmes du français. Vous en trouverez la liste sur Wikipédia

L'ordre d'acquisition

L'ordre d'acquisition de la conscience phonologique n'est pas forcément le même pour tous les apprenants. Il dépendra des activités que vous allez leur proposer. Je ne donne ici que quelques généralités. Par contre, tous apprennent d'abord à identifier et à manipuler les syllabes, avant de passer à l'unité la plus petite : le phonème. Beaucoup de personnes analphabètes ont déjà une conscience syllabique. Il faut pourtant continuer à l'exercer, à l'affiner et à mettre en évidence la différence entre une syllabe et un phonème (ou son). A chaque fois que vous proposez un nouveau mot, demandez aux apprenants d'en compter les syllabes en tapant dans les mains.

On pourra ensuite travailler avec les rimes : les mots dont la dernière voyelle et les éventuelles consonnes suivantes sont identiques : la/ma/ta ; lac/bac/sac. Parallèlement à cela vient l'identification du premier son  : chien /chaise.

Plus tard encore, on pourra retrouver la voyelle qui se trouve au milieu de la syllabe : bac  : [a], pour passer aux consonnes qui s'enchaînent au sein d'une seule syllabe : [t.ʁ] dans le mot trois, [ʁ.k] dans le mot parc, [p.l] dans le mot place ou plus difficile encore : [ʁ.b.ʁ] dans le mot arbre.

Quels phonèmes choisir pour les activités ? Il vaut mieux commencer par les consonnes que vous pouvez prononcer plus longtemps et sans voyelle (les constrictives et les nasales) [l], [m], [n], [s]... avant de passer aux consonnes momentanées [p], [t], [k]...[1]. Commencez de préférence par des phonèmes qui existent dans la langue maternelle de l'apprenant. Dans un premier temps, on évitera par exemple les [p] et [v] pour les arabophones.

Les six opérations

Il existe six opérations de conscience phonémique qui peuvent être utilisées pour manipuler les sons au sein des mots. [2]

L'outil de base : l'abécédaire des sons

L'utilisation de ce que j'appellerais un « abécédaire phonémique », affiché au mur de la salle de classe, est un outil très précieux. Il permet d'avoir un mot et une image de référence pour chaque son. On y inclut également les phonèmes qui sont écrits à l'aide d'un digramme (comme le ch de chat et le ou de ours), qui sont présentés comme étant un seul caractère.

La (pré)alphabétisation est une tâche importante et complexe, qui demande toute l'attention et tout l'espace mental de l'apprenant. Il faut donc éviter la distraction. Organisez les images de manière logique et consistante. Votre abécédaire devient un peu comme le clavier d'un ordinateur : si on en changeait la disposition des lettres sans vous prévenir, juste au moment ou vous deviez écrire un travail de mémoire, vous seriez très perturbé, voire frustré ou découragé ! Chaque image/phonème doit avoir une place assignée, qui mette en évidence sa relation par rapport aux autres phonèmes. Il doit permettre aux apprenants de classer, comparer et opposer les phonèmes du français. Le tableau sons-couleurs du Silent Way de Kaleb GATTEGNO propose une organisation et une progression très logique, ainsi que Stanislas Dehaene, dans son livre Apprendre à lire  : Des sciences cognitives à la salle de classe.
Mettez sur la gauche les sons que vous allez travailler en premier. Dans les consonnes, ce sont celles que vous pouvez prononcer plus longtemps et sans voyelle (les constrictives et les nasales) [l], [m], [n], [s]... avant de passer aux consonnes momentanées [p], [b], [t], [k]...

Vous trouverez une liste des phonèmes du français sur Wikipédia.

Utilisez des images claires et épurées, qui représentent des objet du pays, de la ville et du quartier où vous êtes.

Le fait de pouvoir aller chercher et de manipuler le matériel aide la mémorisation. Vous pouvez imprimer vos images sur du papier renforcé et les fixer au mur à l'aide de ruban magnétique ou de scratch, pour que vous et vos apprenants puissiez venir les chercher, les enlever et les remettre à leur place. .

Quelques activités

A l'école maternelle, l'éducateur fait un éveil à la phonologie à l'aide de jeux, de comptines etc. Il existe également un grand nombre d'activités de conscience phonologique que nous pouvons proposer à nos apprenants sans qu'ils se sentent infantilisés. On peut utiliser des objets ou bien des images à manipuler sur une table ou sur le tableau blanc. En voici quelques exemples :

« Je devine »

Invitez les aprenants à retrouver un son sur votreé « abécédaire phonémique », par exemple le son [m] (de maison). Demandez-leur de retrouver dans la salle de classe d'autres objets dont le nom commence par [m] (montre, manteau mandarine etc.).

Classer

Créez deux séries d'images, qui permettent d'opposer deux sons. Par exemple [m] et [n]. Demandez aux apprenants de retrouver le [m] de maison et le [n] de nez dans l'abécédaire et de les mettre au tableau blanc. Ils vont faire deux colonnes : une avec les mots qui commencent par [m] et une avec les mots en [n]. Les mots mandarine, montre, manteau, moto, mangue,..... vont être classés sous le mot-référence maison. Les mots noix, neige, neuf, nid, noeud et nuque sont classés sous le mot-référence nez.

Associer

Créez des images de paires de mots qui ont un trait en commun. Par ex. des mots qui riment ou qui commencent par le même son. Présentez les mots en les prononçant de manière claire et sans article. Demandez aux apprenants de les associer.
Ici  : maison / manteau, soleil / ceinture, chaise / chat, vélo / vache.



Un résumé des bonnes pratiques



[1] Stanislas DEHAENE, Apprendre à lire, des sciences cognitives à la salle de classe, Odile Jacob
[2] Dr Duncan MILNE, neuropsychologue, Teaching The Brain to Read, Dyslexia International e-Campus